Virtuoses
Virtuoses, le nouvel ouvrage de Corinne Chaponnière, est d’une richesse de documentation, d’une clarté d’écriture et d’une si brillante évocation d’une grande époque musicale qu’il est difficile de savoir comment en entamer le commentaire.
Débutons simplement par le titre : Virtuoses, Sigismond Thalberg et Marie Pleyel, pianistes au temps de Liszt (Ed. Symétrie, Lyon, 2025).

Ceux qui ont été surnommés la reine et le roi des pianistes sont nés à quelques semaines d’intervalle, le 4 septembre 1811 à Paris pour Marie Pleyel et le 8 janvier 1812 à Genève pour Sigismund Thalberg.
Entre eux s’est faufilé Franz Liszt, né le 22 octobre 1811, à Raiding, en Autriche, qui les a dominés de façon incontestable, et parfois scandaleuse.
Mais il faut citer, à la même époque, leurs amis Frédéric Chopin, né en 1810, Robert Schumann, né également en 1810, Félix Mendelssohn, né en 1809. Et la décennie de musiciens exceptionnels qui avait débuté en 1803 avec la naissance d’Hector Berlioz s’est close en 1813 avec celle de Richard Wagner.
Le prestige des solistes
A côté de ces génies musicaux, on ne peut s’étonner que les pianistes Thalberg et Pleyel, en dépit des succès faramineux obtenus devant leurs publics, « sont aujourd’hui effacés de l’histoire musicale », constate l’auteur dans son prologue.
Si Corinne Chaponnière a voulu les faire revivre, c’est qu’ils « lui ont paru exemplaires, chacun à leur manière, de cette époque particulière qui voit la fascination du public pour la performance musicale s’étendre des chanteurs aux instrumentistes et inaugurer le prestige des solistes ».
Qui étaient-ils donc ces virtuoses, dont les noms ne laissent pas deviner leurs origines ?
Sigismund Thalberg
Sigismund Thalberg est le fils d‘une baronne autrichienne et d’un prince autrichien, tous deux mariés par ailleurs. Le prince Franz Josef de Dietrichstein, qui s’appelle aussi baron de Thalberg, n’a jamais reconnu officiellement son fils, mais l’a toujours soutenu.
Quant à sa mère, elle lui a donné naissance à Genève et l’a laissé aux bons soins de personnes dont on ne sait rien. Depuis Vienne, elle suit toutefois son éducation; lorsqu’elle s’aperçoit qu’il est doué pour le piano, elle l’amène à Vienne pour le présenter à son père. Il a sept ans et ses prouesses pianistiques sont telles qu’il est accueilli dans sa famille princière où il reçoit une éducation parfaite, dans tous les domaines, pas seulement la musique.
Marie Pleyel
En de qui concerne Marie Pleyel, cette jeune pianiste est née Camille Marie Félicité Moke, d’un père flamand qui peine à gagner sa vie et d’une mère allemande, marchande de tissus à Paris. C’est grâce à l’énergie de cette femme que la famille survit.
Dans la bourgeoisie de l’époque, il est bien vu de mettre les filles au piano dès leur plus jeune âge. Or la mère s’aperçoit que la petite Camille est follement douée. Et lui fait donner, dès six ans, des leçons avec des enseignants connus.
A quatorze ans, Camille donne son premier concert à l’opéra de Paris, puis un autre à Bruxelles avec un succès tel que la famille peut espérer sortir enfin de la précarité. La mère ayant dû fermer sa boutique, elle peut se consacrer totalement à la carrière de Camille.
Cependant, les jeunes pianistes se bousculent à Paris à la fin des années 1820. Elle a toutefois un avantage : les jeunes filles sont rares, surtout les Françaises, face aux jeunes Allemands, Autrichiens ou Européens de l’est.
Concertistes
Ainsi débutèrent les vies exceptionnelles des deux jeunes virtuoses qui se rencontrèrent parfois et, outre le piano, partageaient le même plaisir à fumer le cigare.
Thalberg a particulièrement brillé par sa technique, grâce peut-être à une main exceptionnelle. Chopin disait de lui : « il faisait les dixièmes aussi aisément que je fais les octaves ».
Malgré les méchancetés que Marie d’Agoult écrivit sur Thalberg, encouragée par Liszt qui en craignait la rivalité, Sigismund Thalberg fut l’un des pianistes les plus reconnus et les mieux payés de son époque. Gardant toujours son sang-froid, face à la concurrence, il bénéficia du hasard de sa naissance et des privilèges qu’il a pu en retirer.
C’est en épousant le facteur de pianos Camille Pleyel, follement amoureux, qui avait vingt-trois ans de plus qu’elle, que Camille Moke devint Marie Pleyel en 1831. Le mariage ne dura guère, le mari ayant toutes les raisons d’être jaloux.
La séduction irrésistible de la jeune femme, due autant à sa beauté qu’à son esprit et à son talent, attira une liste sensationnelle d’amis et d’amants célèbres. Parmi eux, citons Berlioz, Liszt, Schumann, Musset, Alexandre Dumas, Delacroix, et surtout Gérard de Nerval qui écrivit longuement sur cette personnalité unique dans Aurelia. Pour Berlioz, qui fut l’un de ses premiers admirateurs, « elle n’a pas de talent, mais du génie ».
Par leur vocation de pianistes concertistes, Sigismund Thalberg et Marie Pleyel parcoururent l’Europe et en furent les héros de la vie musicale pendant des décennies. Alors que Thalberg mourut en 1871 à Naples où il s’était retiré, Marie Pleyel lui survécut. Elle succomba à Bruxelles en 1875.
Je n’en dirai pas davantage et ne peux que vous inciter à lire Virtuoses à la découverte de deux personnalités hors normes et d’une époque spectaculaire.
Autres titres
Corinne Chaponnière n’en est pas à son coup d’essai. On lui doit d’autres livres passionnants, notamment les biographies d’Henry Dunant et d’Henri-Frédéric Amiel et Les Quatre coups de la Nuit de Cristal, le 7 novembre 1938 qui enquête sur un assassinat déclencheur d’un des pires pogroms de l’avant-guerre.