Faire illusion
Nous vivons tous avec des illusions remplies d’espoirs. J’ai fait des recherches dans les dictionnaires pour dénicher quelques exemples fameux. Il semble que tout tourne mal hélas.
L’illusion propose beaucoup de synonymes. Je vous en offre une petite liste : toc, bluff, amour, leurre, utopie, égalité, truquage, prestige, imposture, espérance. (Je ne me rappelle plus où j’ai pioché ce choix.)
Je n’aime pas les anglicismes, mais l’explication pour bluff dans le Petit Robert répond justement à la question : « attitude destinée à impressionner l’adversaire en lui faisant illusion ».
Dans un sermon célèbre à Noël 1967, pendant la guerre du Vietnam, Martin Luther King déclare qu’une paix qui se contente de faire taire les conflits sans affronter les injustices structurelles n’est qu’une illusion.
La Grande illusion
Dans le même ordre d’idées, La Grande Illusion, ce superbe film de Jean Renoir, désigne l'illusion que la guerre peut régler les conflits entre les peuples. Les classes sociales – l’aristocratie, le peuple - seraient des barrières infranchissables, tandis que la misère et le destin partagé de la guerre les abolissent ; ce qui créerait une fraternité inattendue entre ennemis. C'est aussi l'illusion de la « Der des Der », l'espoir que cette guerre sera la dernière, rapidement démentie par la réalité.
Le film, tourné en 1937, se passe durant celle de 1914-1918.
Les deux personnages principaux sont le capitaine allemand von Rauffenstein, dirigeant du camp de prisonniers, interprété par Erich von Stroheim, au cou raidi par une minerve, et le capitaine français de Boieldieu, joué par Pierre Fresnay, détenu dans la forteresse allemande. Ils s’entendent apparemment, appartenant tous deux au même monde, sinon à la même nation.

Du côté des prisonniers français, si différents l'un de l'autre, le banquier juif Rosenthal – Marcel Dalio – et le lieutenant Jean Gabin préparent leur évasion. Ils sont aidés par l’aristo Boieldieu. Lorsque Rauffenstein s’en rend compte, il n’hésite pas à abattre le noble français. En fin de compte, les deux détenus parviennent cependant à s’échapper grâce à une paysanne allemande, Dita Parlo.
Présentant le film au public américain en 1938, Renoir écrivit : « J’entends Hitler vociférer à la radio, exiger le partage de la Tchécoslovaquie. Nous sommes au bord d’une autre Grande illusion. Parce que je suis pacifiste, j’ai réalisé ce film. Un jour viendra où les hommes de bonne volonté trouveront un terrain d’entente. Les critiques diront qu’à l’heure actuelle mes paroles révèlent une conscience puérile. Mais pourquoi pas ? » se demande Renoir. Ne pourrait-on dire la même chose aujourd’hui ?
Ce film, primé à sa sortie en 1937, fut interdit en Italie et en Allemagne. Vingt ans plus tard, il a été classé parmi les 12 meilleurs films du monde. A cette occasion, Renoir rappela que l’histoire de La Grande illusion était rigoureusement vraie. « Elle m’a été racontée, dit-il, par plusieurs de mes camarades de guerre. Mais une histoire d’évasion, même passionnante, ne suffit pas pour faire un film. Il faut un scénario. Pour cela, Charles Spaak m’apporta sa collaboration. Aux liens de notre amitié s’ajouta celle de notre foi commune dans l’égalité et la fraternité des hommes. » On peut ajouter que Jean Renoir avait été aviateur et prisonnier durant la guerre de 1914-1918.
(Ces citations ont été pêchées dans le Dictionnaire des films de Georges Sadoul, Editions du Seuil, 1965.)
Illusionniste mondial
Mais aujourd’hui, il y a un illusionniste mondial : « Donald Trump, ou l’illusion du faiseur de paix », déclare l’hebdomadaire Réforme dans son article de fond du 8 janvier, rappelant que le président des États-Unis prétend avoir mis fin à huit guerres.
Plus loin, Christine Pedotti , directrice de Témoignage chrétien, écrit : « Jusqu’alors, nous pouvions encore nourrir l’illusion qu’il nous restait avec les États-Unis des normes et des valeurs partagées. Cette illusion vient de voler en éclats. Nous sommes vraiment entrés dans le monde des empires, de la loi du plus fort. » Hélas !